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7 août 2012 2 07 /08 /août /2012 09:43

Monsieur Bouin, un peu ébranlé, reprend :

– Je travaille beaucoup ces temps-ci, j’ai accepté une trop grande variété de cours qui n’ont rien à voir avec ma spécialité [le droit administratif] et dont j'aborde la matière pour la première fois… Cela me donne bien du mal et la qualité de mon expression pâtit évidemment de cet état de surmenage car  je suis malheureusement trop chargé. Ainsi, moi,  dès lors que je me mets à dire « difficile » au lieu de « différent », je sais que c’est parti et que les erreurs vont se succéder les unes les autres. C'est terrible… et pourtant je me force à aller jusqu’au bout, parfois même – c’est un reproche qu’on peut me faire – je dépasse l’heure… Le programme est si vaste !

– C’est normal, fais-je pour l’approuver ; la terminologie en droit est souvent très complexe.

Mais Bouin craint, dans son hésitant souci de perfection, que cette dernière remarque n’épingle en lui une tendance à se complaire dans un pédantisme inutilement abscons. Il exprime sa gêne d’une brusque inclinaison des sourcils. M’étant engagé, et ne pouvant faire machine arrière, je poursuis ma démonstration :

– Rien que des mots comme « cocontractant » ou « cofidéjusseur » ou « pollicitation » expliquent  qu’on puisse trébucher en les prononçant.

– Ou encore « anticonstitutionnellement » place finement Florentin.

Et comme Bouin revient à ses lapsus, inquiet de  connaître l’effet qu’ils produisent sur son auditoire, Florentin lui dit, croyant dissiper ses appréhensions :

– Il ne faut pas croire que les étudiants soient tous capables de relever les erreurs que contiennent les cours ou les polycopiés… beaucoup en sont très loin.

En dépit de cette observation réconfortante, le sujet n'est pas épuisé ; la conversation s’étire et traîne en longueur, Bouin ne se décidant toujours pas à y mettre un terme, faute de savoir de quelle façon prendre congé sans risquer une inconvenance. Finalement, lassés de cette discussion décousue, nous invoquons, pour pouvoir nous retirer, les obligations d’un emploi du temps fictif. Lorsque nous le quittons, Monsieur Bouin, plus que jamais empêtré de lui-même, se pousse précipitamment contre le mur, en arrière, pour nous laisser le passage.

Gilles Gros, quant à lui, nous avait devancés depuis quelques temps déjà au prétexte que ses responsabilités de moniteur de bibliothèque ou ses recherches érudites l’appelaient ailleurs, et il nous avait prestement plantés là.

 

Une autre fois, Monsieur Bouin, au sortir de son cours de droit administratif, m’entreprend sans préavis, juste au moment où je tente de m’éclipser de l’amphithéâtre. L’intérêt dont il m’honore tire sa cause du besoin urgent qu'il ressent de se donner une contenance : il est en effet tout gêné d’avoir dû se retirer de l’amphithéâtre sur une remarque aigre faite l’instant d’avant à son public, et veut démontrer, en accaparant le premier venu, qu’il sait aussi nouer des rapports de confiance avec ses étudiants. La chance veut que le premier venu en l’occurrence, ce soit moi.

Il m’arrête en me tenant de but en blanc les propos suivants :

– C’est que, vous comprenez, je ne voudrais pas qu’on m’accusât comme on l’a fait pour certains de mes collègues, de pratiquer uniquement l’exégèse de l’article 700 […et des poussières] du code administratif.

Je ne cache pas mon étonnement à le voir fondre sur moi et m’agripper de cette manière imprévue. Son trouble s’en accroît et il prend le parti de continuer à monologuer à mon adresse, sans me regarder.

Comme je ne comprends rien à son parler entortillé, j’interviens au hasard avec des oui, bien sûr, évidemment que j’essaye de rendre le moins affirmatifs possible pour le cas où mon approbation irait à rebours de ce qu’il entend démontrer.

Je profite d’une respiration de sa part, pour réfréner son éloquence savante et lui transmettre le bon souvenir d’un ami de mes parents qui a eu le privilège d’être son condisciple à Sciences Po où Bouin avait fait un crochet avant de se diriger vers l’agrégation en droit. Ce dernier, plus intimidé de devoir quitter les abstractions pédagogiques que rassuré par la possibilité de traiter un sujet banal, esquisse deux ou trois mots de circonstance avant de se réfugier dans le labyrinthe d’une phrase interminable sur : les années qui sont parfois si proches, parfois si lointaines… (Je simplifie beaucoup.)

Fatigué de cette conversation à bâtons rompus qui devient d’autant plus laborieuse qu’elle tend à signifier quelque chose, je profite du premier silence un peu prolongé pour saluer le professeur Bouin, toutjours incapable de clore une conversation, même vis-à-vis de l'élève subalterne que je suis.

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Published by dulyceeetdailleurs - dans Souvenirs
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M. Goubot 09/08/2012 23:14

Savoureuse peinture !

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  • : Du lycée et d'ailleurs
  • : Les articles de ce blog sont tirés des carnets d’un jeune étudiant ; celui-ci, ancien élève du lycée Boileau de Mirmont, consigna entre 1969 et 1975, pendant la durée de ses études de droit, ses souvenirs scolaires, enrichis d’observations complémentaires sur le milieu universitaire qu’il côtoyait alors. Ces textes ont été corrigés dans la mesure où leur bonne intelligence l’exigeait, et parfois enrichis de précisions relatives à des évènements survenus ultérieurement.
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