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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 18:28

La qualité la plus saillante de Monsieur Lublin était d’être sympathique. On aurait vainement cherché un meilleur trait de sa nature pour le décrire plus complètement. Parce que sympathique, il l’était de toute évidence, par sa décontraction, sa bonne humeur et une manière de sincérité dont le ton ingénu dégageait un charme communicatif. Il déambulait avec souplesse, quelque chose de bondissant dans la démarche. L’agrément de sa personne venait de ce qu’elle diffusait une idée reposante, sinon d’harmonie du moins de tranquillité morale ; on sentait derrière sa psychologie plane, une conscience paisible, apte à adopter sans détour comme sans complication les us et modèles de tout milieu ambiant disposé à l’accueillir, en en ignorant les aspirations, les efforts et les thèmes de ralliement qui au fond lui indifféraient. Sa sérénité légère agissait comme un philtre apaisant… Il donnait l’impression d’être toujours à son aise, intimement conformé à son être flexible, et heureux d’un bonheur détaché, hors d'atteinte de la réalité.

À cette époque Monsieur Lublin approchait de la trentaine. Au physique, je revois sa silhouette mince, élastique plutôt qu’élancée. Il avait ce qu’on appelle un sourire en cul de poule dont l’expression gourmande flottait sur sa physionomie, indépendamment sans doute des dispositions d’humeur auxquelles il paraissait correspondre. Qu’il arpentât l’estrade ou qu’il s’adossât à son fauteuil professoral sommairement constitué d’une tubulure en métal, d’un dossier, d’accoudoirs et d’un siège en bois contreplaqué vernis, il était détendu et comme chez lui. Rien ne pouvait lui faire perdre contenance, ni ses lacunes ni ses erreurs, ni l’entrée d’un inspecteur de l’Education nationale s’il y en avait eu un pour se risquer à l’entendre faire cours. Son naturel avait un accent tellement naïf qu’il en prenait une valeur comique ; sans s’en rendre compte, il nous livrait le spectacle des dernières représentations du jeune homme qu’il ne serait bientôt plus, fantaisiste, la mine agréable, souvent rieur, faisant son numéro sans cabotinage dans un genre bon-enfant.

Il serait cependant inexact de croire que Monsieur Lublin nageait sans cesse dans la béatitude. Il lui arrivait de rallier l'étiage moyen du genre humain auquel le rattachaient quelques pulsions essentielles et de se trouver parfois chagrin, mais rarement il est vrai. Ces accès de contrariété revêtaient chez lui un tour si spontané, pour ne pas dire bénin, que nul de ses élèves n’aurait songé à s’en inquiéter : autant sa nervosité dans ces moments de bref découragement semblait disproportionnée à la cause vénielle qui l’avait certainement provoquée, dont l’importance devait être infime, voire inexistante, autant elle s’effaçait sans laisser de trace ; un mot, un incident suffisait à la dissiper.

Monsieur Lublin était en classe de seconde notre professeur d’histoire et de géographie. Il affichait un grand respect pour sa matière et en s’aidant de ses notes écrites, et grâce à ses capacités d’improvisation, il nous enseignait le programme de l'année à peu près aussi bien que ses collègues plus laborieux. Il n’en était pas moins, malgré un concours d’agrégation obtenu en bonne et due forme, un puits d’ignorance avouée. D’autres que lui, d’une complexion moins équilibrée, se seraient ingéniés à le cacher ou, par forfanterie, l’auraient au contraire exhibé comme la preuve de leur originalité. Lui, manifestait sans pose sa méconnaissance d’une discipline où l’érudition est pourtant souvent de mise, sans paraître même soupçonner qu’on pût être plus savant qu’il ne l’était. Il louvoyait à travers les dates, les climats et la typographie glacière avec une désinvolture souple qui signifiait qu’il n’avait aucune gêne à reconnaître qu’il s’était trompé. Il acceptait en effet fort bien qu’on le reprît ; il lui arrivait même de suspendre ses explications ou l’exposé de sa leçon pour s’interroger sur la date d’un évènement connu. Je me souviens d’une fois où, après avoir hésité à plusieurs reprises sur l'année de l’Edit de Nantes, il la demanda à Plichon, notre premier de classe, qui la lui indiqua aussitôt.

Quand il apportait ses notes de géographie en ayant cru prendre celles d’histoire, plutôt que de faire son cours de mémoire il décrétait le changement de matière et nous enseignait la géographie. Sans ses feuilles, il était perdu. Il consacrait, selon lui, l’essentiel de ses activités à l’étude des archives de la région. À l'en croire, il passait sa vie à feuilleter, classer, déchiffrer des grimoires, des actes, des registres antédiluviens relatifs au passé mirmontois. Il faisait fréquemment allusion à ses recherches comme à la tâche unique qui occupât son temps.

Révoltes des manants contre collecteurs d’impôt, renseignement industriel sous Napoléon, courbes du marché des oléagineux pendant la terreur, les sujets sur lesquels il se penchait ne devaient guère passionner que lui. Il se présentait comme un fouilleur, un fouineur pour qui le professorat n’occupait qu’un rang secondaire. On l’aurait compris s’il avait été savant. Mais dégagé de tout comme il l’était, je n’ai jamais pu concevoir comment il pratiquait sa chasse aux documents, sauf le secours de la providence pour pallier sa placide insouciance.

Pour les idées générales, Monsieur Lublin s’en tenait à quelques principes de fond, empruntés à l’air du temps, qu’il exposait sans imaginer qu’un esprit sensé pût leur dénier le statut d’une évidence primale. Les constantes de sa pensée, pour nous ses élèves, n’étaient pas trop difficiles à pénétrer. En voici les principales orientations :

1) Le roi Louis XVI était le résidu d’un régime périmé, fondé sur l’injustice sociale et l’obscurantisme des clercs.

2) Avec la Révolution de 1789 la France puis l’Europe sortent d’une léthargie millénaire ; l’édifice lézardé s’effondre. La République pose ses assises sur l’Egalité et la Liberté (commerce, industrie, propriété, travail etc. sont enfin libres.) Un homme personnifie l’ampleur de ce renouveau : Maximilien Robespierre, l’Incorruptible. Il bat le linge sale de la royauté ; il instaure le culte rédempteur de la Raison. Hélas, le XVIIIe siècle finissant se détourne des spéculations ratiocinantes du pacte social pour subir les premières atteintes de la démesure romantique. La Fraternité, déjà mise à mal par les Capet refluera bientôt : l’usurpateur corse,  trahissant le pavé du Paris libertaire, pose les jalons d’une nouvelle aristocratie. Non loin de là Babeuf, génial et méconnu, fomente dans l’ombre une doctrine communiste annonciatrice de la première internationale et du destin prodigieux qu’allait connaître en Europe la démocratie totalitaire un siècle et demi plus tard. C’était, n'en doutons pas, une époque passionnante dont les caractéristiques avaient tout pour plaire à Monsieur Lublin et à ceux de sa famille d'idées.

3) À partir du premier empire, tout va à vau-l’eau. Les réalisations de Napoléon, telles la promulgation du code civil et l’élaboration du règlement intérieur de la Comédie française, étaient l’œuvre de conseillers talentueux dont le despote s’est injustement approprié les mérites. Monsieur Lublin sait que le Buonaparte ne brillait pas par des dispositions spéciales, et proscrit l’imagerie d’une légende napoléonienne fanfaronne destinée à tromper les âmes simples.

(à suivre)

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Published by dulyceeetdailleurs - dans Souvenirs
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  • : Les articles de ce blog sont tirés des carnets d’un jeune étudiant ; celui-ci, ancien élève du lycée Boileau de Mirmont, consigna entre 1969 et 1975, pendant la durée de ses études de droit, ses souvenirs scolaires, enrichis d’observations complémentaires sur le milieu universitaire qu’il côtoyait alors. Ces textes ont été corrigés dans la mesure où leur bonne intelligence l’exigeait, et parfois enrichis de précisions relatives à des évènements survenus ultérieurement.
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