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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 16:31

Ce soir Quentin et Florentin Valois m’entraînent dans la salle du Clos Sainte Cécile, une chapelle désaffectée transformée en salle de concert où un de leurs amis doit recueillir un prix de poésie décerné par un cénacle littéraire ; ils ont fait la connaissance de l’heureux lauréat pendant leurs vacances balnéaires à Saint Ouen. Cette localité s’honore d’abriter la famille de La Fenêtre qui représente, associée à ce lieu de villégiature comme un seigneur à son fief, le rameau noble, plutôt isolé dans son essence ineffable, de la lignée des Valois et consorts. Quentin et Florentin qui vivent dans un monde d’où les notions les plus élémentaires de rang social, de dignité publique et de décorum semblent s'être évanouies depuis des lustres, et les principes fondamentaux de dévolution nobiliaire avoir été proscrits de tout temps, n’en respectent pas moins dans la branche des de La Fenêtre un surgeon aristocratique supérieur au reste de la souche familiale, de nature roturière ; ils se pressent autour de ses membres, des bohèmes nerveux, noués et sensibles dont la réussite dans l'existence s'annonce problématique, et rêvent d’évoluer dans leur sphère enchantée. Pour leur permettre de me présenter leur ami poète, qui est peut-être bien noble lui-même, je me rends à cette soirée de belles lettres dont l’objet est en lui-même loin de me passionner.

La frénésie des jouissances esthétiques n’est pas en passe d’envahir Mirmont si j’en juge par l’assistance clairsemée, répartie inégalement dans les travées d’une salle de dimensions modestes dont les sièges pliants, en bois foncé, demeurent vides pour la plupart, rabattus dans leur position verticale. Des filles traînent les pieds pour traduire leur mépris des conventions sociales et des stéréotypes de la femme-objet, lançant autour d’elles des regards blasés et sournois ; des garçons débraillés les accompagnent, qui étalent complaisamment une tenue réfractaire aux codes vestimentaires de la classe conservatrice. La scène occupe le chœur de l’ancien édifice religieux dont les hautes croisées à ogives rappellent l’affectation première ; c’est là que viennent s’installer Les Amis de la Poésie, un cercle littéraire local fondé il y a un an par Jean-Pierre Rosnay lors de son passage à Mirmont.

Jean-Pierre Rosnay fait figure actuellement de poète officiel de la télévision française. Actif promoteur du franglais il a baptisé son cénacle Le Club des Poètes et salue son auditoire par un rituel « Bonsoir, amis bonsoirs ! » devenu légendaire quoique la formule ne pèche pas par excès d’invention.

Serviteur rustique et apoplectique de Melpomène, le grand Rosnay profite de ses émissions pour se citer largement en des pages où mots et images se bousculent dans une langue banale dont l’incohérence vise à l’originalité. Il s’en sert également pour exhiber une collection bigarrée d’anars gras au parler coloré et agressif, de bellâtres râpés ou d’anciennes muses défraîchies qu’il présente comme autant de vieux camarades tout à sa dévotion. On s’y félicite mutuellement et on s’y écoute avec révérence ; on y déballe des tonnes de sentiments généreux et on s’y donne du poète par-ci, du poète par-là en toute occasion… On y évoque surtout les grandes heures de la Résistance à l’invasion allemande, car tous en ont plus ou moins tâté et Jean-Pierre Rosnay le premier qui doit à cinq balles de mitraillette reçues dans l’épigastre d’avoir obtenu son poste de poète accrédité des ondes et du petit écran. Ce glorieux fait d’arme et l’amitié de Boris Vian qui partageait avec lui ses maîtresses sont les deux titres de fierté que Rosnay ressasse en permanence à l’intention des attardés qui n’auraient pas encore eu vent de ses mérites.

Le spectacle à Mirmont est présenté par un barbu qui a mis toute son ambition à tâcher d’imiter le barde Rosnay dont il a repris l’air pensif, la diction hésitante et lente, et, grâce à cet artifice, cherche tranquillement ses mots tout en ayant l’air de tirer de soi des vérités profondes. Son style causerie au coin du feu est le même que celui de son illustre modèle, dans un négligé faussement naturel ; sa satisfaction de soi et son aisance à se parer du grand nom de poète renvoient également à l’aède du petit écran.

Les dix membres des Amis de la Poésie se succèdent au micro chacun son tour pour réciter une de leurs œuvres. Ce sont des pièces en prose cadencée où les « je crie », « cercueil », « lettres de sang » « funèbre » « angoisse » et autres expressions du même genre défilent avec une lugubre ponctualité. Gênés d’être assis sur une chaise face au public, les poètes du groupe, tandis que leurs camarades s’exhibent, ricanent pour tenter de se donner une contenance.

Certains sont plus marquants que les autres :

Un jeune homme s’avance sur scène ; sa longue silhouette efflanquée paraît sortir d’un hameau dont la population serait restée trop longtemps à l’écart des flux migratoires de la Civilisation. Il distille sur la Femme un poème dont il scande le refrain d’une voix caverneuse :

« Car c’est la mode et elle la suit. » À la dernière strophe on apprend que l’héroïne de la pièce s’est illustrée sur les barricades de mai 1968.

– « Etait-ce encore la mode ? » interroge alors le poète pour conclure son poème.

Il ne fait pas de doute que la réponse soit « non » ; et cette chute en forme d'énigme, dont le sens moral est néanmoins évident, remporte un grand succès auprès des nostalgiques du joli mai d’antan, qui constituent la majorité de l’assistance.

(à suivre)

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Published by dulyceeetdailleurs - dans Souvenirs
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K 19/02/2013 00:15

Un article très réjouissant qui n'est pas sans évoquer Proust !

Présentation

  • : Du lycée et d'ailleurs
  • : Les articles de ce blog sont tirés des carnets d’un jeune étudiant ; celui-ci, ancien élève du lycée Boileau de Mirmont, consigna entre 1969 et 1975, pendant la durée de ses études de droit, ses souvenirs scolaires, enrichis d’observations complémentaires sur le milieu universitaire qu’il côtoyait alors. Ces textes ont été corrigés dans la mesure où leur bonne intelligence l’exigeait, et parfois enrichis de précisions relatives à des évènements survenus ultérieurement.
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