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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 17:12

Nous nous expliquâmes donc, Desclous les yeux humides de contrition, moi rapportant les faits avec autant de flou que je le pouvais et Monsieur Rousseau jubilant d’avoir confondu les coupables.

Nous comprîmes rapidement, à voir la satisfaction de notre professeur, que nous ne risquions pas grand-chose à le renseigner et qu’une fois sa curiosité assouvie, il s’en tiendrait aux satisfactions d’amour propre que lui procureraient nos aveux, sans plus chercher à exercer de représailles contre nous.

L’assurance nous revint. Emporté par les évènements et contraint de prendre une contenance, j’avais, depuis le début de l’entrevue, forcé mon attitude dans le sens de l’étourderie, comme si la portée de mes actes n’avait pas affleuré ma conscience. C’était d’ailleurs l’idée très exacte que Monsieur Rousseau se faisait de moi ; il ne fut donc pas surpris de ma conduite. M’efforçant de trouver un ton naturel, je discutais de l’affaire avec lui, comme s’il se fût agi d’une histoire qui ne m’aurait pas concerné ; je le complimentai sur la manière perspicace dont il avait fait progresser son enquête – en réalité bien incomplète –, l’approuvai avec sollicitude quand il nous déclarait avoir eu du mal à nous soupçonner, et lui demandai quelques détails sur ses investigations.

Desclous, dans son coin, tâchait de se faire oublier et me laissait le soin de me débrouiller. À toutes fins, ignorant les intentions de notre accusateur, j’avais commencé dans le registre « je me reconnais seul coupable, j’assume l’entière responsabilité des faits, si l’un de nous doit être sanctionné etc. ». Je tâchai de le distraire en donnant à ma confession un tour aussi envahissant que possible dans le but de détourner son attention des charges qu’il avait réunies contre nous.

Nous apprîmes que ce qui l’avait blessé, ce n’était pas les lettres, « des blagues d’étudiants, des plaisanteries, encore que pas toujours de très bon goût, d’ailleurs ! », mais le coup de téléphone où nous l’engagions à regagner “son plumard”. Cette exhortation l’avait apparemment beaucoup affecté ; il avait enregistré la communication et se doutait que c’était ma voix (j’aurais bien voulu savoir comment…) Ensuite la lettre d’abonnement à Poussy avait confirmé ses doutes : il y avait reconnu mon style et ma manière de penser, ce dont je m’étonnai puisque nous avions été cinq à la rédiger de concert.

- Mais si, Chamboulive, il y en a peu qui soient capables d’écrire une lettre comme ça dans le lycée.

Et de conclure :

- Vous vous croyez malins, les gars, mais vous l’êtes trop !

Nous nous excusions. Je lui reprochai d’avoir attaché trop d’importance à un coup de téléphone où nous disions n’importe quoi.

- Non, mais attrape-moi pendant que tu y es ! Regarde ton camarade, il regrette, lui. (S’adressant soudain à Desclous :) Ah, et puis, cesse de pleurnicher, veux-tu !

Monsieur Rousseau nous raconta encore comment ayant traité un jour un de ses élèves de « petit crétin », il reçut peu après une communication téléphonique dont la teneur était celle-ci : petit imbécile. Il avait fait le rapprochement et avait pu pincer le coupable. Nous nous émerveillions. Enfin, stimulé peut-être par notre repentir, il éprouva de son côté l’envie de jouir de sa minute de grandeur d’âme :

- Allons, je passe l’éponge, je sais bien que vous n’êtes pas des adultes. On n’en reparlera plus. Mais vous savez, les gars, moi qui me donne du mal pour vous, je me trouve bien drôlement récompensé !

Nous le remerciâmes avec effusion et rejoignîmes Florentin qui nous attendait patiemment dehors. Desclous nous mit au courant de ce qui s’était passé avant mon arrivée ; Monsieur Rousseau l’avait d’abord assez désagréablement impressionné en lui demandant la profession de son père puis lui avait reparlé de l’affaire avant de lui déclarer :

- Tu ne vois pas qui fait tout ça ?

- Non.

- Eh bien, moi, si : c’est toi.

Desclous avait alors jugé utile d’avouer sur le mode larmoyant, et Rousseau lui avait alors demandé :

- Et Chamboulive ?

Ma complète implication dans les faits incriminés avait alors été confirmée par Desclous, et Rousseau, l’air furibond, s’était écrié avant de m’appeler :

- Chamboulive, un bon petit gars encore celui-là !

Somme toute, le professeur Bouchou avait bien manœuvré et sa méthode psychologique se révélait au point. Mais il nous semblait que, pour notre part, nous ne nous en étions pas si mal tirés ; en passant des aveux oraux, sans témoins, dans l’espace confiné de sa salle de classe, nous n’avions fourni à notre professeur aucun élément qu’il ne possédât déjà. Cependant, en considération de son indulgence, nous nous promîmes de faire amende honorable et de cesser nos mauvais tours. Quelques jours plus tard Florentin, histoire de voir, était allé se dénoncer comme coupable d’avoir tapé une lettre à la machine à écrire et Monsieur Rousseau, de moins bonne humeur qu’on aurait pu s’y attendre, avait répondu :

- Non, mais toi ça n’a aucune importance ; ceux qui m’intéressent, ce sont les deux autres. D’ailleurs on en reparlera la prochaine fois.

(à suivre)

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Published by dulyceeetdailleurs - dans Souvenirs
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  • : Du lycée et d'ailleurs
  • : Les articles de ce blog sont tirés des carnets d’un jeune étudiant ; celui-ci, ancien élève du lycée Boileau de Mirmont, consigna entre 1969 et 1975, pendant la durée de ses études de droit, ses souvenirs scolaires, enrichis d’observations complémentaires sur le milieu universitaire qu’il côtoyait alors. Ces textes ont été corrigés dans la mesure où leur bonne intelligence l’exigeait, et parfois enrichis de précisions relatives à des évènements survenus ultérieurement.
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