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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 15:19

L’abbé Galipeau était aumônier au lycée Boileau dans les années 60 et au début des années 70. Ses vues progressistes enchâssées dans l’exercice conventionnel de la prêtrise, faisaient de son ministère un reflet du conformisme catholique de cette époque. Il mérite à ce titre que j'en dise quelques mots.

C’était un homme encore jeune, de complexion un peu grasse sans être gros, avec une tête ronde surmontée d’une brosse qui lui donnait une expression à la fois naïve et soucieuse. À défaut de caractéristiques originales, la dominante de sa personnalité tenait à la fadeur d’une allure mal définie dont la description, par manque de substance, se résume à un constat objectif de l’humeur, de la corpulence et de la tranche d’âge. Débordé par sa tâche, l’abbé Galipeau promenait dans les couloirs du lycée Boileau dont il était l’hôte à peine toléré par un corps enseignant généralement hostile à la religion, ou au mieux indifférent, une solitude désabusée qui ne plaidait pas en faveur des joies du sacerdoce. Les cours d’« éducation religieuse » qu’il donnait aux lycéens de tous niveaux étaient trop nombreux et le fatiguaient ; on sentait en lui une résistance physique rapidement à bout. Il lui manquait les ressources d’une autorité naturelle qui seule, en l’absence d’un appareil disciplinaire capable de le soutenir, aurait pu calmer les gamins turbulents auxquels il devait enseigner les rudiments de l’histoire sainte et les principaux articles de la foi catholique. Il parlait doucement, d’une voix transparente qui n’accrochait pas, faute d’intonations et de timbre ; il ne savait pas trouver la note franche et directe avec laquelle atteindre la sensibilité, souvent fruste, des garçons qui constituaient son auditoire.

Le ton viril, la fermeté cordiale, la plaisanterie un peu désinvolte qui l’auraient fait accepter, n’étaient pas dans sa nature. La cuirasse lui faisait pareillement défaut ; au lieu de prendre les facéties de ses élèves pour ce qu’elles étaient – l’expression d’un besoin de dépense physique difficile à réfréner tout au long d'une journée de cours – il les interprétait comme un désaveu personnel et y découvrait autant de vexations préméditées à son endroit. Sans doute lui-même avait-il été en son temps un enfant délicat et paisible qui peinait aujourd’hui à se reconnaître dans les phases fébriles dont ses classes de catéchisme lui donnaient cycliquement le spectacle. Il résultait de cette méprise une incompréhension mutuelle. L’abbé Galipeau avait beau nous appeler par le prénom et nous tutoyer, procédé rarissime au lycée, aucune confiance, aucune sympathie n’arrivait à naître à son contact, brouillé par sa timidité et les blessures d’un amour propre toujours piqué.

En classe de sixième et de cinquième nous devions apprendre sous sa direction les éléments d’un catéchisme naturaliste qui lorgnait délibérément du côté de la doctrine sociale. Rien n’était plus rébarbatif pour un enfant (contrairement à l’idée que s’en faisaient les auteurs) que ces volumes sentencieux où les préceptes des Ecritures étaient de bout en bout réquisitionnés pour illustrer, dans leur application positive, les gestes mécaniques d’une réalité rendue sous son jour le plus tristement ordinaire. Arides lectures qui prétendaient restituer aux enfants un décor familier, tout rempli de chenapans dépenaillés, de vieilles femmes usées et d’ouvriers en bleu de travail tapant le carton devant un litre de rouge ; où le tableau de la banlieue industrielle tenait lieu de condensé d’humanité, exaltée avec une hypocrite bienveillance qui se gardait de déceler les lèpres, les dartres, les faussetés morales que la pénurie matérielle abrite aussi bien que l’abondance des nantis. Ces brochures pieuses qui exhibaient la condition des miséreux comme une représentation de l’esprit de pauvreté louangé par les évangiles, n’avaient pas pour propos de combattre la gêne ou l’indigence absolue. En fait, on ne les aurait pas autrement conçues si elles avaient eu pour but d’ancrer dans le cerveau des enfants le poncif idéalisé de la vulgarité entendue comme une référence de probité et peut-être même haussée au rang d'une valeur esthétique à célébrer. C’était la « télé », le « ciné », les « copains », le samedi après-midi, le café, la table en formica, le père qui revient de l’usine, tout un canevas de la vie simple et quotidienne sur la trame duquel les éditions catholiques brochaient la légende dorée des vertus journalières et chrétiennes des années 60. L’anoblissement de cette banalité palpable, qui revêtait les apparences d’une vérité révélée, débouchait sur des pétitions politiques dont la réussite, comme la suite le démontrerait, n’avait rien à attendre de l’homélie religieuse et des commandements de la foi...

Voilà à quoi ressemblait la littérature pieuse dont nous étions abreuvés à l'âge de dix ans : elle menait à un culte des réalités premières qui devait suffire à combler les inquiétudes spirituelles que nous ressentirions, une fois adultes, et à nous apprendre, contre tout risque de repliement intérieur, les vertus dominantes du pragmatisme social.

Il va sans dire que l’abbé Galipeau ne remportait pas grand succès avec ses histoires de voyous et de commères. Ces anecdotes, rendues par sa voix, faisaient penser, dans la nuance opalescente de son verbe incolore, à une page de Bruant lue par la paroissienne d'un quartier bourgeois. Issu d’une famille aisée, entré dans le clergé après quelques années d’exercice de la profession d’avocat, son intelligence ne le portait ni à l’audace, ni à l’invention ; mais, docile par tempérament, acquis aux voies nouvelles où l’Eglise s’orientait alors, il acceptait sans censure l'imploration du progrès et des nécessités du monde dont le motif envahissait la conscience chrétienne et bientôt y ferait figure de dogme unique. Les grands thèmes couramment abordés étaient alors : Pour ou contre la peine de mort ? (il était contre) ; L’Eglise doit-elle adopter des positions politiques ? (il était pour) ; La foi existe-t-elle ? (personne, répondait-il ne peut se flatter de la posséder, les plus grands saints ont constamment douté) ; On ne peut juger les hommes sur la couleur de leur peau (étant entendu qu’un indigène africain était excusable d’avoir des préjugés ethniques là où le blanc n'avait pas d'excuse, puisque, qui en doutait ?, les blancs étaient plus civilisés que les noirs.) Les relations garçons/filles (Elles seront franches et fécondes en discussions tour à tour joyeuses et réfléchies. Elles se fixeront un objectif surtout utilitaire, à défaut duquel un catholique aurait l'impression de perdre son temps : confronter les points de vue masculin et féminin et les enrichir réciproquement dans ce qui composera une « expérience positive » et prémonitoire de l'union des deux sexes dans le mariage.)

(à suivre)

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Published by dulyceeetdailleurs - dans Souvenirs
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  • : Du lycée et d'ailleurs
  • : Les articles de ce blog sont tirés des carnets d’un jeune étudiant ; celui-ci, ancien élève du lycée Boileau de Mirmont, consigna entre 1969 et 1975, pendant la durée de ses études de droit, ses souvenirs scolaires, enrichis d’observations complémentaires sur le milieu universitaire qu’il côtoyait alors. Ces textes ont été corrigés dans la mesure où leur bonne intelligence l’exigeait, et parfois enrichis de précisions relatives à des évènements survenus ultérieurement.
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